Les grands modèles de langage et l’analyse de rêves

Dans une première partie, j’ai présenté les grands modèles de langage (LLM), qui sont ce que le grand public entend généralement par  » intelligence artificielle « . De tels outils peuvent être utiles, par exemple, dans des systèmes d’aide au diagnostic médical où leur capacité à analyser de grands volumes de données rend des services indéniables. Pourraient-ils être aussi des outils adéquats pour aider à l’analyse de rêves ?


Une remarque pour commencer : j’ai dit dans la première partie que les LLM sont entraînés sur des données de taille gigantesque (des milliards de milliards de données). La littérature sur l’analyse de rêves, même en incluant les textes théoriques et les rêves dont le texte et l’analyse sont disponibles, est très loin de constituer un corpus de taille suffisante : le système obtenu après la phase d’apprentissage va donc produire un modèle beaucoup trop restreint (les spécialistes parlent de sur-apprentissage) et répétitif. Et même s’il était possible d’avoir suffisamment de données pour entraîner un LLM, cela ne suffirait pas : un LLM ne fait que recracher ce avec quoi il a été entraîné, rien de nouveau ne lui vient de l’extérieur, il n’y a pas d’autre. C’est une approche finalement très narcissique, où l’on attend que le LLM restitue les données qu’on lui a fournies, mais où le nouveau est tout au plus une combinaison différente et au mieux peu fréquente de ces données. Comment alors analyser le rêve unique que le Soi a envoyé à un individu unique ? Un LLM dédié à l’analyse de rêves ne peut être finalement qu’une  » clé des rêves  » donnant des recettes pré-établies, comme il en existe depuis l’antiquité mais ici sous forme digitale. Ce ne serait pas bien grave, si c’était la seule objection à leur usage. Mais il y en a bien d’autres.


Un des premiers problèmes rencontrés est d’ordre éthique : comment peut-on recevoir le message que le Soi cherche à transmettre à travers un rêve, si le fait même d’analyser ce rêve induit un comportement contraire à l’éthique ? Nous l’avons vu, un LLM spécialisé dans un domaine donné doit avoir été entraîné avec des textes pertinents. Pour l’analyse de rêves, ce sont des écrits de Jung et d’autres analystes, plus ou moins récents mais ayant tout au plus un siècle. Ceci pose de nouveau le problème de la violation des droits d’auteur, peut-être pas à propos des textes originaux de Jung qui est décédé il y a plus de soixante ans, mais à propos de traductions parfois très récentes de ses oeuvres en d’autres langues que l’allemand original, et bien sûr des oeuvres d’auteurs et autrices plus récents. L’ouverture au Soi serait-elle compatible avec une violation de l’éthique ? Pour moi, la réponse est clairement non.


Quiconque pratique l’analyse de rêves sait que la relation entre l’analyste et la personne ayant reçu le rêve est au coeur du processus ; c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles analyser ses propres rêves est si difficile. Mais quelle relation peut-on avoir avec un programme informatique, avec une machine dénuée de conscience ? Autant chercher à avoir une relation avec un perroquet ; lui au moins est vivant et a sa conscience propre, certes bien différente de la nôtre…. Et comment le transfert archétypal, c’est-à-dire le Soi s’invitant dans la relation entre analyste et rêveur, peut-il avoir lieu lorsque l’analyste est remplacé, ou même simplement suppléé, par un programme informatique dénué de toute empathie ou compréhension humaine ?


Un rêve est une interpellation que le Soi envoie à la personne recevant le rêve, et bien souvent également à l’analyste comme nous le voyons dans la pratique et en supervision. Cette interpellation peut-elle trouver sa place lorsque l’analyse utilise un LLM ? Les systèmes actuels ont été programmés pour être bienveillants envers leurs utilisateurs ; comment pourraient-ils remettre en question une proposition de l’analyste, et interpeller aussi bien la personne ayant reçu le rêve que l’analyste ? Et puis, comment superviser un rêve
analysé par une machine ? Certes, on pourrait dire qu’il s’agit là d’une caractéristique non fondamentale qui ne se retrouvera peut-être pas dans les systèmes futurs. Mais cette difficulté à recevoir l’interpellation d’un rêve, aussi bien pour la personne ayant reçu le rêve que celle qui en fait l’analyse, est bien plus profonde que ce qui vient de la bienveillance programmée des LLM actuels : l’inflation, matérielle comme psychique, est une caractéristique fondamentale de ces systèmes ; cette inflation ne peut en aucun cas créer de bonnes conditions pour se mettre à l’écoute d’un rêve avec l’humilité requise, fondamentale pour recevoir l’interpellation du Soi.


Enfin, le fait que ces LLM soient construits à partir d’une masse énorme de données, qu’ils ont en quelque sorte digérée et dont ils font la synthèse, m’évoque fortement la définition des archétypes comme synthèse de l’expérience de l’humanité depuis la nuit des temps, par exemple de l’archétype du masculin comme la synthèse de l’expérience des hommes, ou celui de la féminité comme synthèse des expériences des femmes. Creusons donc cette idée de l’analogie des LLM avec des archétypes. Les archétypes sont des structures
inconscientes ; l’analyse de rêves, et en fait tout le parcours d’individuation au sens jungien, s’efforce de nous rendre conscients de comment ces structures agissent en nous pour nous permettre de ne plus subir leur influence. Analyser un rêve, c’est décoder le message envoyé par l’inconscient dans ce rêve pour amener son
contenu à la conscience. Mais comment espérer faire advenir à la conscience le message que nous envoie l’inconscient à l’aide d’un LLM, c’est à dire d’un système qui reflète une partie de l’expérience (actuelle) de l’humanité et que sa nature même rend donc proche d’un archétype inconscient ? Cela revient à demander à l’inconscient d’analyser l’inconscient et à en attendre une génération spontanée de conscience : la partie est perdue d’avance !

Une remarque au passage : avec toutes les données qu’ils reflètent, les LLM pourraient bien nous renvoyer une persona collective, ou serait-ce plutôt une ombre collective, quand on voit avec quelle facilité ils reflètent des opinions racistes, misogynes ou violentes ? Mais encore une fois, qu’il soit proche d’une ombre ou bien d’une persona, un LLM ne peut pas avoir sa place aux côtés de l’analyste !

Pour conclure, je ne crois pas qu’utiliser un LLM pour analyser un rêve présente un quelconque intérêt. Pire, cela me semble plus qu’un leurre : une erreur fondamentale et une absurdité totale.


Je remercie Emmanuelle Frenoux dont les remarques sur des versions préliminaires de ce texte ont grandement contribué à son amélioration.